Dans les pas de Septembre

Dans les pas de Septembre

Activité : randonnée

Situation : Pyrénées Orientales – Haut Conflent – Vallée du Ribérole


On hésite en général à s’avancer dans le mois de septembre qui ouvre déjà des fenêtres sur les lumières de l’hiver. Le souvenir encore tout frais des chaudes journées d’été en arrière-plan nous fait encore de l’œil, nous tient par la main, et ne veut pas nous lâcher. C’est dans cette incertitude saisonnière pourtant, que nous repartons sur les sentiers.

Nous avons choisi la vallée de l’Orri, elle qui porte si mal son Nom. Un Orri, c’est un abri en pierre sèche. Dans cette logique toponymique, toutes les vallées de cette partie des Pyrénées pourraient porter ce nom tant elles en sont parsemées. De quoi se perdre ! Je préfère la nommer Ribérole, le nom du torrent qui la parcourt. Rien de très original me direz-vous : «Ribérole», petite rivière. Mais le toponyme est plus rare, plus chantant, et agréable à prononcer.

Daphné bois joli

Les prévisions météorologiques annoncées se sont révélées justes : nuages, froid, vent. Des conditions idéales pour sortir de l’été.
Les premiers grains de grésils nous tapent la tête. Septembre ! La montagne semble déjà avoir lâchée l’affaire. Mais les feuillus indifférents, ne se laissent pas abuser par cette fausse journée d’hiver. Ce ne sont pas quelques fraiches rafales glacées qui vont leur faire perdre leurs couleurs. Au bord du chemin, Le Daphné Bois Joli résiste lui aussi, en exposant de manière ostentatoire ses fruits rouges toxiques au regard des passants.

Le plafond nuageux est bas et nous cache les crêtes. Quelquefois, il se soulève dans un spasme respiratoire, et laisse entrevoir les faces blanches plaquées de froid. D’étranges formes apparaissent en fondu enchaîné. Une aiguille de rocher déchiqueté se laisse à peine entrevoir. Une vieille souche tortueuse de pin à crochets, avachie au bas d’un un couloir d’avalanche nous fait de l’œil.

Touche pause. Le doigt pointe sur la carte topographique l’endroit où nous nous trouvons, les courbes de niveau sont éloignées les unes des autres. Nous sommes au Pla du Bouc. Oui, on est bien là, au milieu du plateau, mais les isards n’y sont pas. On repère la vallée qui part vers le sud, et l’inquiétant Pic Rodo, tout de noir et blanc aujourd’hui, qui se permet de lire la carte avec nous, en regardant par-dessus nos épaules. On inspecte un moment ses couloirs, on dévisage ses arêtes, on se voit déjà dans la face, un piolet à la main, le regard vers le haut comme autant de projets d’ascensions verticales qui s’accumulent dans nos bibliothèques intérieures.

Mais aujourd’hui, c’est randonnée. Nos jambes réagissent à nos désirs. On veut aller là ? On y va. On veut aller là-bas ? On y va aussi. Communication magique entre la pensée et le corps. Une petite rafale de vent piquante nous donne le signal, on ferme la veste, on ajuste le bonnet, et on reprend là où l’on s’était arrêté. Touche lecture.

Pas d’écouteurs dans les oreilles, c’est notre propre mélodie que l’on entend et qui nous guide. Le grain du granit donne le tempo et le torrent nous accompagne.
Ici, le sentier est bien marqué, il serpente, et nous entraîne vers son histoire. Celle des hommes qui l’ont tracé. Surplombant le torrent, un trou creusé à la barre à mine s’ouvre sur un pan rocheux. Juste à l’intersection de deux strates géologiques, entre gneiss et calcaire, des hommes ont percé une petite galerie pour chercher le minerai. Du fer sans doute. Le trou nous intrigue. On s’y enfonce au faisceau d’une lampe frontale.

Le paysage est façonné, modulé, depuis longtemps déjà par les troupeaux, les hommes, et les femmes qui sont passé par là. Cueilleurs, chasseurs, pourchassés, éleveurs, fous, explorateurs, travailleurs, rêveurs, mineurs.

Nous nous permettons, nous ; à petits pas discrets ; quelques incursions entre l’histoire de la terre et celle des hommes. On aurait pu en rester là, et pourtant… Il parait qu’on est allé trop loin, fouillant la Terre, pour de trop mauvaises raisons. En creusant nos ressources, nous creusons notre tombe. Plus on essaye d’éclairer les zones sombres de nos inconsciences planétaires, plus nos batteries s’épuisent, et plus nous avons besoin de minerai et d’énergie pour les faire fonctionner. Ne vous en faites pas, la planète s’en remettra. Nous, peut-être pas. La galerie ne mène pas bien loin. Demi-tour, on retrouve la lumière du jour et notre sentier.

L’Estanyol

Les flocons sont cinglants, un peu de neige roulée crisse sous les chaussures. Encore quelques lacets du sentier, et un petit étang, l’Estanyol, apparaît. C’est déjà un honneur de croiser un lac encore inconnu sous un soleil brûlant dans les odeurs enivrantes des genêts. Mais que cette rencontre, ait lieu un jour de brume, dans une atmosphère brouillée, quand les nuages se contorsionnent pour bien vouloir tout de même laisser s’immiscer quelques rayons de soleil, alors le décor devient carrément sidérant et vire au sublime. Sans doute, cette image en mémoire, miroir de notre passé, prendra place dans notre collection personnelle d’instants précieux.

Plus tard, c’est le sentier qui continue de grimper, le souffle court, la neige qui s’avance en fronts successifs poussée par quelques rafales venues du sud. Il y a aura cette traversée, froide et pénible, sans autre repère que celui d’une sente qui se perd dans le brouillard. Puis vient le col et la pause repas dans la cabane de schiste. Abri bienvenue dans lequel nous échangeons quelques mots en espagnol. Un couple de randonneurs cantabriques termine la traversée des Pyrénées. L’océan est déjà loin, la méditerranée se rapproche, ils sont tout prêt de réussir leur aventure. On les envie un peu et on a un peu froid.

Enfin, ce sera la descente, par un sentier secret. Une bascule improvisée et inattendue dans un vallon peu fréquenté sur un sentier suspendu fabriqué peut être, par quelques bergers, pour faire franchir à leur bêtes, intelligemment et avec style, un ressaut rocheux vertical d’où s’élance une cascatelle.

Il est temps de filer, d’enchaîner, de zigzaguer à pas pressés entre les blocs rocheux et les pins à crochets. Les nuages se dissipent, la chaleur revient, un peu. Finalement, nous commençons à apprécier Septembre, on le laisse s’approcher et nous entourer. Octobre, peut-être, nous attendra pour d’autres découvertes.

Merci à mon compagnon de marche Nicolas, pour le partage de cette journée.
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