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Activité : contemplation

Dans une forêt pyrénéenne – Mai 2018


Voir le temps autrement

Assis sur un tronc de d’arbre à moitié immergé dans un torrent, je sens les fougueuses vibrations de l’eau qui frappent l’écorce. Ce n’est pas que de l’eau, c’est de la neige fondu qui se précipite, c’est la voix de la montagne, qui tape les berges, arrache les draps du lit, racle le roc, s’évertue à passer. Ce n’est pas que de l’eau,  c’est l’expression de la gravité.  Ce vrombissement, c’est le bruit du moteur de la terre, les battements de son cœur. Le témoin et le résultat d’une mécanique complexe. De la soupe d’univers aromatisée à la lune et au soleil. De la transpiration, des cycles aquatiques, des attirances magnifiques, qui nous dépassent juste de quelques années lumières. Est-ce le printemps qui prend fin ? Je ne l’ai même pas vu passer.

Mai 2018 : les nuages ont les idées noires

Nos constructions météorologiques mentales sont bloquées sur des dates théoriques qui ouvriraient des barrières vers des saisons marquées. Et quand les passages ne font que s’entrouvrir, on ne sait s’il faut les franchir ou pas. Quand l’hiver squatte chez le printemps, c’est le bazar dans la colloc. Le vert et le blanc s’emmêlent les pinceaux. Le cerveau ne comprend plus très bien. On s’autorise une dernière remontée à ski, histoire de voir d’un peu plus haut, le ciel noir qui n’a pas dit ses derniers nuages de mots. Quant aux ascensions rocheuses, on attendra encore un peu, les arènes granitiques détrempées s’abreuvent encore aux eaux de ruissellement.

Assis sur un tronc d’arbre, je m’accorde une pause longue. J’hésite encore à retirer mon pull de laine pour m’avancer vers les grands jours. Je ne sens pas mon corps prêt. Pourtant, les odeurs de genêts commencent à pointer et les chevaux sont au pré. Les pulmonaires tachetées prennent l’air. Pas de dédain dans la hêtraie sapinière, aucun regard de travers, les fougères ne sont pas fâchées de dérouler leurs frondes. Les polytrics n’en pensent pas moins.  Faudrait quand même avoir le soleil au fond des yeux et le vent qui porte la lune pour espérer passer au travers des mesquineries quotidiennes de nos concitoyens. Soupir salutaire, je laisse mon regard se poser, prendre la forêt pour ce qu’elle est. J’exerce mon droit à l’oubli.

S’incliner vers l’eau de là

Assis sur un tronc d’arbre, connecté à ses fibres, j’entends le torrent qui me parle à haut débit. J’ai le son et l’image en haute définition, des pixels en veux-tu en voilà plein les yeux. Loin de nos hauts parleurs, l’eau qui est là sans dire un mot, va-t-elle confier aux habitants des océans ce qu’on lui fait subir plus haut ? Tortures pesticidaires roundopées et autres injections antibioétatiques.

Un changement de point de vue me donne le biotope départ. Les sapins résinent, le pic épeiche se tape la tête contre les murs, le carabe divague et les lombrics broient du noir. Je plonge le nez dans l’humus, insertion dans le web profond. Logué au mycélium des champignons micropossesseurs, mes pensées se diffusent aux flux mycorhiziens de cet accélérateur de particules.

Sous les houppiers, la page. La mémoire de notre histoire est au cœur de cette encyclopédie cyclopéenne. L’information y est partout. Ici,  pas de moteur de recherche.  La recherche est le moteur. Il faut questionner chaque brindille, chaque empreinte, interroger chaque plume et chaque souffle d’air. Surtout ne pas espérer révolutionner sa vie mais loin de toute compétition imbécile, trouver quelques minuscules réponses à nos superbes explorations dérisoires.

S’évertuer à capturer le soleil

En quelques jours, les feuillus ont déployé leurs hectares de capteurs solaires. Le réseau de racines qui plonge sous la terre de ces piliers vivants sont-elles les backbones de notre système immuniterre ?  Où trouver les numéros IP des plantes qui nous entourent ? Les ingénieurs rhizomes sont-ils le cœur de cet écosystème communiquant dont on n’est pas prêt de défricher les algorithmes ? Au centre de sa toile, éclairée d’un rayon solaire, l’Epeire diadème me jette un regard ironique et semble dire : on se connait qu’si on est en connexion avec la nature. En sait-elle plus que l’on ne croit ? 

Est-ce leurre de pêcher la lumière ?

Assis sur un tronc d’arbre à moitié immergé dans un torrent, je peine à détourner les yeux de l’eau qui m’hypnotise. Et pourtant, l’obturateur s’est fermé. Il est temps de descendre. Les pieds trempés, l’œil sauvage et le sac sur le dos, j’accompagne le torrent quelques instants, en guise de remappage temporel. Puis c’est le sentier, la lisière, et le retour à la lumière des autres.

 

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