Eloge du brouillard sur les crêtes.

Eloge du brouillard sur les crêtes.

Au cœur de l’hiver, parti tôt ce matin d’une cabane ou j’ai passé la nuit, je remonte lentement la pente de neige vers la crête qui forme dit-on sur la carte, frontière entre la Cerdagne française et la Catalogne espagnole tout à l’Est des Pyrénées.

 

Sur le fil de la crête, le brouillard commence à m’envahir, m’entourer. Je glisse, seul et décidé, les skis de randonnée aux pieds, sur l’itinéraire imaginé à la croisée de mes envies et de l’histoire géomorphologique. Un fil d’Ariane suspendu entre deux versants signe ma direction. Les brumes laissent la place au brouillard. L’immense disparaît du regard, le petit et le proche prennent plus d’importance, plus de relief. Les couleurs s’infléchissent peu à peu, la bichromie impose sa charte graphique. Chaque rocher prend une forme nouvelle, signale sa présence, serti par le froid entre les cristaux de neige. Les contrastes sont plus marqués, et j’essaye de distinguer ce qui n’est déjà plus un paysage. Tout au plus des impressions et des distorsions. Les repères courants n’ont plus lieu d’être.  Le cerveau ne perçoit plus les dimensions. Ce poteau planté dans la neige au loin paraît immense et démesuré, je m’en rapproche, il ne dépasse pas deux mètres.

Le brouillard est une frontière entre l’ici et le là-bas, entre la droite et la gauche, plus d’évidences pour baliser mon chemin personnel, je navigue aux sensations, entièrement tourné vers moi, puisque l’extérieur m’échappe.

 

La voix intérieure se fait alors plus présente, je m’entends réfléchir, et ces pensées en écho sur les parois du cocon vaporeux me reviennent en pleine face. Je suis seul avec moi, coupé de tout, et dans cette solitude, tout me rattache à ma propre responsabilité et aux choses importantes. A celles et ceux qui m’attendent en bas, à ceux et celles qui ne savent pas que je suis là, à tous les autres qui n’en ont rien à faire. Un cri guttural m’extrait de mes rêveries intérieures. Le temps de la localiser, j’aperçois la colonie de Lagopèdes au loin qui disparaît déjà derrière le rideau brumeux. Ces perdrix des neiges, revêtues de leur blanc costume d’hiver, actrices de leur vie, n’ont pas besoin de machine à fumée pour se mettre en scène.

Quelques flocons se mettent à tomber en rafales complexifiant encore davantage mon orientation et mes images mentales. Pendant quelques instants, je vacille, où est le haut, où est le bas ?

Mes skis caressent une croûte neigeuse glacée et les peluches accrochent à peine la surface froide. Il me faut pousser fermement sur les bâtons pour trouver le juste équilibre et avec précaution parvenir tout en haut du ressaut. A la faveur d’une trouée dans le brouillard, j’entraperçois la pente raide et glacée qui m’attend en dessous en cas de glissade incontrôlée. La brume rassure, permet parfois de ne pas voir, jusqu’à donner une fausse impression de sécurité.

De temps en temps, cet écran gris me renvoie des images furtives. S’agit-t-il d’un spectre de Brocken, ou seulement mon imagination qui se vidéoprojette sur le voile humide ? En surimpression, des figures du passé surgissent comme des hologrammes. Commerçants du moyen âge chargés de draps, visages inconnus de femmes et d’hommes en guenille. Puis, au détour d’un soupir pour reprendre mon souffle, c’est un bébé tenu dans les bras d’une mère suivi de réfugiés républicains qui cherchent à franchir la frontière. Un peu plus loin, c’est le visage étrange d’une dame blonde semblant parler au ralenti, qui insiste pour construire des murs à l’endroit même où je marche, dans un décalage total avec l’histoire de son pays. 

Bizarrement, cette introspection forcée est salutaire. Entre deux versants, deux choix, il faut rester sur le fil, ne surtout pas basculer. Même dans le brouillard sur la crête, essayer de garder cette hauteur de vue qui seule permet de ne pas sombrer vers la facilité trompeuse des ravins pernicieux.

Arrivé au sommet du Puigmal à 2910 mètres d’altitude, c’est une croix métallique qui m’attend. Je m’en serai bien passé, mais honnêtement, ce repère ne me déplaît pas. Non pour sa référence désuète à de quelconques croyances que je considère d’un autre âge, mais parce que plus prosaïquement,  je suis certain d’être au bon endroit. Au sommet que je voulais atteindre. Une certitude, dans le brouillard, c’est la cerise sur le gâteau du doute. Le brouillard c’est du doute qu’on aimerait découper en tranches au couteau pour mieux l’examiner et lui faire la peau. Le doute permanent, ça fait réfléchir, ça fait avancer peut-être, mais c’est épuisant. Je ne reste pas longtemps au sommet, que du rien à voir et du vent glacial.

Le temps d’enlever les peaux de mes skis et de bloquer les fixations, je plonge déjà dans l’enchaînement prudent des virages, n’y voyant qu’à quelques mètres. Le crissement de la neige glacé accompagne ma descente. Concentré sur mes spatules, je ne sais même plus parfois, si j’avance ou si c’est tout, autour de moi, qui se met en mouvement. J’en ai le vertige.

Encore deux virages et je retrouve le fond du vallon. J’ai crevé la peau du nuage. Je vois au loin, enfin ! Sortir du brouillard, on appelle ça se débrouiller je crois. Grande inspiration. Le corps s’ouvre enfin à l’entourage. Il est temps de dévaler la dernière pente pour regagner la vallée.

« Un homme déchire la montagne et en descend.
Février. » (Goro Wada)

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